Lettre d’un immigrant récent

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Il n’a pas été facile pour moi de m’adapter à la façon dont les gens se parlent ici. Leur recherche obstinée du consensus, l’évitement habile des conflits, la formulation prudente de toute critique, la rectitude politique omniprésente, cette façade bien polie qu’ils sont si habiles à maintenir dans toute situation témoignaient d’une façon de penser fondée sur une langue que des amputations répétées avaient rendue péniblement boiteuse. C’était comme si une panoplie de mots avait été complètement effacée des échanges entre les gens et une frontière de plus en plus ténue séparait l’existence publique de l’individu de son existence privée.

Je venais d’un système autrefois totalitaire qui contrôlait, normalisait et tentait d’uniformiser pensée, langage et comportements réunis. Pour y survivre, il fallait pratiquer la dissimulation au jour le jour. Le sens interdit, pour échapper à la censure, était toujours caché derrière et entre les mots, dans le sous-texte. La vraie lecture se faisait toujours au deuxième, voire au troisième degré. Le non-dit était devenu, pour ceux qui entendaient préserver une illusion de liberté, plus important que ce que l’on disait. L’implicite subversif subsistait aux côtés de l’explicite soumis sous forme de blagues, d’ironie, de sarcasme. La maîtrise du sous-entendu et de l’absurde était du registre de la résistance. Tout était dans la manière. Il y avait un vrai style de la subversion, que très peu de gens maîtrisaient vraiment, mais que tous savouraient comme un anesthésique contre le mal de vivre dont souffrait une population entière.      

On peut se demander alors pourquoi il m’était si difficile de m’adapter à cette nouvelle hypocrisie, plus polie, mieux intentionnée, que les gens d’ici s’imposent volontiers afin d’avoir la paix d’esprit, ce type de confort psychologique que seulement la richesse et la prévisibilité sociales rendent possible. Eh bien, je crois qu’il y en a parmi ceux d’entre nous qui ont émigré d’une société disciplinaire, ou du moins des vestiges omniprésents d’une telle société, certains qui sont passés par un processus irréversible qui rend indigeste toute forme d’enrégimentement et surtout toute relégation de la langue à sa seule dimension instrumentale. Cela ne veut pas dire que nous avons, nous-mêmes, retrouvé la liberté de langage. Nous sommes très bien capables de repérer et de rejeter la langue de bois chez les autres, mais nous ne sommes pas pour autant mieux équipés pour rendre la nôtre aussi souple qu’un roseau dans le vent, car cette langue nouvelle demeurera notre ami-traître dont il faut constamment se méfier pour le restant de nos jours.

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Nous vivons mal avec cette hypocrisie de la civilité, et nous ne la comprenons peut-être pas tout à fait, mais nous nous y faisons quand-même, petit à petit, hantés par la honte au début, inoculés par d’innombrables rationalisations plus tard. Transplantés dans une société qui n’est pas disciplinaire mais où les gens se plient sans rechigner à des règles établies de manière très précise, à travers un système complexe, invisible et omniprésent de contrôles internalisés dès la petite enfance, où la liberté est celle de l’interdépendance consentie à petites gouttes tout au long de la vie à la manière d’une grenouille que l’on chauffe lentement, sans qu’elle s’en rende compte, jusqu’à l’ébullition, nous ancrons nos vies dans un réseau de déterminations sociales et économiques dont il devient progressivement impossible de se libérer. Nous obtenons des prêts pour des études, des maisons, des voitures, nous sommes convaincus que notre statut doit être préservé par un cycle ininterrompu de consommation, nous nous persuadons que ce cycle est consubstantiel à notre identité la plus intime et que réussir mieux que les autres et voir cette réussite validée par des signes externes de prospérité sont les buts ultimes de la vie.

Moi aussi, je me suis fait prendre, comme les autres, dans le filet de ce piège insidieux. Je voulais me trouver un nouveaux chez moi, me sentir intégré, égal parmi d’autres et pas trop différent d’eux. C’est là l’énorme erreur que j’ai commise: celle de vouloir être comme les autres pour être mieux accepté, en attendant des temps meilleurs pour affirmer ma différence. Ce faisant, j’ai moulé ma pensée – après avoir plié mes comportements – aux normes en place, à tel point qu’à un moment donné, je ne me retrouvais plus au delà de mon mimétisme, je ne savais plus qui j’étais véritablement. Aux valeurs, j’ai substitué des intérêts et des préférences, aux croyances, des opinions de circonstance, aux idéaux, une tolérance indifférenciée et indifférente. J’ai donc pratiqué, moi aussi, et pour des fins pas moindrement subversives, cette même l’hypocrisie de lubrification sociale librement consentie que je méprisais tellement chez les autres et dont je vivais si mal l’exercice.    

L’immigrant récent vit avec une énorme anxiété de tous les jours, puisque rien ne lui est familier et très peu de son expérience antérieure lui sert à naviguer le présent. Il est l’étranger par définition, celui que l’on réduit, même sans aucune mauvaise intention, à la caricature d’un être humain limité pour la plupart du temps aux réponses stéréotypes à quelques questions de repérage: “D’où viens-tu? Aimes-tu Montréal? Est-ce différent de chez toi? Chez vous, l’hiver est-il pareil? Ça ne doit pas être facile pour toi, n’est-ce pas? Mais tu parles bien français quand-même, tu t’en sortiras très bien, tu verras”. Rien de malicieux dans ces questions, plutôt une politesse bienveillante, censée t’encourager à parler, à te révéler à l’autre, à te lui rendre plus familier, donc moins étrange. On te tend la main, on te fait confiance, c’est surprenant, n’est ce pas, tu n’en as pas l’habitude, tu restes sur tes gardes, poli, mais prudent, en même temps que t’espères réduire le plus vite ce chiasme de la différence entre toi et l’autre. Vouloir réduire la différence, alors que ta décision de partir s’était fondée sur le courage d’en affirmer une. Quelle cruelle ironie!

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La plupart des immigrants n’existent pas dans la vie publique de leur société d’accueil. Ils n’ont pas accès à la société civile parce qu’ils sont coupés de l’histoire, lointaine ou plus récente, de la culture et des traditions de cette société et n’ont donc pas la légitimité «morale» que confèrent ces sources d’identité collective. Ils ne sont pas des acteurs sociaux dans la vie publique, mais la vie publique est tout ce qui existe dans la société contemporaine. La vie publique, ils la subissent, plus qu’ils n’y contribuent. La socialisation, cette forme élémentaire d’existence publique, passe, pour les immigrants, par le travail, le mécanisme de socialisation le plus structuré et accessible qui s’offre à eux. Ils ne peuvent s’affirmer qu’en tant qu’acteurs économiques ou plutôt en tant qu’agents de production, ce qui est encore assimilé, dans l’inconscient collectif, à un type inférieur d’acteur.

Si un immigrant veut s’immerger dans la culture d’accueil, il n’a accès qu’aux moyens intellectuels ou matériels de le faire, et pas toujours dans cet ordre. Les émotions profondes associées à la chose culturelle ou politique lui échappent; il ne peut accéder qu’à la rationalité instrumentale: il résonnera toujours moins à un projet de nation, par exemple, qu’à une promesse de baisse d’impôts. L’histoire, qu’elle soit collective ou individuelle, ne lui offre pas beaucoup. Le conditionnement de la petite enfance qui avait mené à ses habitudes culturelles d’origine est devenu obsolète dans le pays d’accueil; il est donc obligé de rester vivement conscient de choses qui sont implicites et donc “naturelles” pour les gens du pays, mais dont la compréhension lui réclame d’incessants efforts de concentration. Cette lucidité exacerbée étendue jusqu’au tréfonds du registre des habitudes, des gestes qui sont réflexes pour les autres, mais étudiés et réfléchis pour l’immigrant, confère à ce dernier une immanquable gaucherie dans les interactions sociales, entrave sa spontanéité et le rend encore plus différent qu’il ne souhaiterait paraître.

Si à cela s’ajoutent les barrières linguistiques, alors ce caractère distinctif indésirable devient un stigmate social et peut conduire à l’isolationnisme ethnique ou au désenchantement pour certains, comme conséquence de ce qu’ils finissent par assimiler à une solitude existentielle, constitutive de leur condition de nomades. Pourtant, beaucoup de ces immigrants n’ont pas le profil d’un nomade. Au contraire, ils sont venus ici à la recherche de la stabilité. Ils ne se considèrent pas comme des hordes de barbares en quête de meilleurs pâturages, mais comme des plantes transplantées dans une nouvelle terre, désireuses de faire pousser des racines et de porter des fruits.

L’acculturation est comme l’apprentissage d’une langue étrangère: plus elle se passe tard, plus les comportements, les croyances, les attitudes et les valeurs qui la sous tendent se logeront, dans le cerveaux de l’individu, proche des aires rattachées à l’action raisonnée et loin des structures responsables des automatismes émotionnels profonds. Or, ce qui confère le caractère “naturel” à l’individu, c’est l’émotion, pas la raison. L’immigrant récent, surtout lorsqu’il est aussi un immigrant tardif, raisonne son existence avant de la vivre. Il est, de par ce fait, un être second, sans pour autant être un être secondaire.

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