C’est tellement frustrant de ne pas pouvoir « feuilleter » sa liseuse! Ce dispositif qui était censé libérer la lecture l’a rendue totalement linéaire.

Entre les rangées bien remplies de bouquins et ce dispositif d’une si décourageante petitesse, on sait trop bien où l’on retrouve une véritable promesse d’émerveillement. Tous ces livres qu’on n’a pas encore lus et qu’on enferme dans une caisse de plastique pour mieux vivre avec notre imposture!

Tous ces textes prêt-à-porter dont on se sert en petites bouchées ci et là n’ont jamais été condamnés à un oubli plus instantané. Quand la lecture et la mémoire divorcent, c’est leur progéniture, l’émotion, qui souffre de troubles de développement.

Et pourtant, ce que j’aime le plus dans le récit, ce sont l’incomplétude promettante de ce qui est dit et le luxe superflu de ce qui ne l’est pas.

C’est pourquoi je trouve que tout texte est inachevé et toute intention de communication exhaustive est une agression. Comprendre cette inhérente incomplétude, c’est se vouer au plaisir archéologique de la lecture fragmentaire.

Et quoi de mieux qu’une bibliothèque bien garnie pour s’abandonner aux délices de la dégustation de textes! Prendre son temps, faire promener les mots dans notre palais littéraire pour mieux en déceler les saveurs, mouiller la langue de tous les côtés pour mieux l’imprégner de sens, attendre l’arrivée d’un arrière-goût parfois boisé et charnu, d’autres fois frais et fruiteux et laisser ce noble grand cru d’appellation libre chuchoter sa vérité, pour ensuite cracher toute intention de conclusion et aller au suivant.

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