« Seuls nous séduisent les esprits qui se sont détruits pour avoir voulu donner un sens à leur vie. » (Cioran, Oeuvres (La tentation d’exister) p. 830).

Dans la confrontation entre l’absolu et le devenir, la victoire du dernier, semble dire Cioran, nous a rendus des esclaves du temps que nous sécrétons nous-mêmes, en fidèles apôtres de l’action que nous sommes, dans notre illusoire course contre-la-montre pour « faire l’histoire » en s’attachant à des causes, des utopies, des idéologies. Le sens n’est pas une vérité immuable et universelle qui est découverte ou révélée en état de contemplation, mais plutôt le récit d’une vérité possible et toujours personnelle qui se cré en permanence dans une forme ou autre d’engagement.

Dans l’ordre de la réalité, il n’y a pas de sens absolu, parce que toute création est imparfaite – Dieu même peut en témoigner – mais il peut y avoir du bonheur absolu, puisque le bonheur relève de la fuite dans l’instant, ce surogat d’éternité engendré par la suspension du temps. Ce bonheur absolu momentané, c’est tout ce qu’on peut faire de mieux pour se rapprocher des dieux. Ce n’est pas pour rien qu’on appelle cet état privilégié “béatitude”. On en revient sans paroles et sans souvenir non pas parce que le bonheur serait en soi indicible, mais parce que pour y être, il faut d’abord abandonner son ego. On ne vit pas le bonheur en sujet, mais plutôt on se laisse vivre par cet état de grâce en objet… et les objets ne savent pas raconter.

Si le bonheur est un état de l’âme qui s’oublie, le sens est un état de l’esprit qui se raconte. L’abandon est la condition nécessaire du bonheur, ce qui fixe ce dernier dans la passivité de l’instant. En contrepartie, le sens demeure toujours une possibilité, une promesse, et appartient ainsi au futur et à la durée. Le bonheur est une expérience accessoire et passagère, multipliée selon la disponibilité de chacun, mais qui invite au regret de la fin, alors que le sens est un récit inachevé à jamais qui doit être réécrit en permanence pour rendre la vie possible et nous tenir à l’écart de la tentation du suicide. Toute fin au récit du sens est inconcevable et c’est pour celà que ce récit est un récit d’angoisse et d’incertitude, très similaire à l’angoisse de l’auteur qui a peur que le monde qu’il est en train de créer ne tienne pas à l’examen de la lecture.   

On peut vivre en l’absence du bonheur (qui n’est jamais définitive), mais l’on ne peut pas exister dans l’absurde qui, une fois concédé à la vie, rend celle-ci injustifiée. La seule chose que justifie l’absurde, c’est l’inaction et donc la mort. Cela veut dire que la seule raison universelle qui nous pousse à dire et à redire le récit du sens de notre existence, c’est la peur de la mort. Ce qui rend la vie vivable n’est donc pas l’amour et sûrement pas le bonheur, mais la peur de l’absence de sens. L’amour et le bonheur ne font que la rendre belle.

 

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