Je marchais dans les rues d’une petite ville de province en Roumanie lorsque j’ai croisé une dame qui était en train de dire à son enfant de ne plus pleurer parce que tous les gens autour se moqueraient de lui.

L’enfant leva les yeux, regarda intensément autour de lui pendant une seconde ou deux, puis, voyant que personne ne rit – je ne faisais que sourire légèrement – continua à pleurer, cette fois-ci plus fort, à la recherche, peut-être, d’une meilleure raison d’arrêter.

Je suppose que c’est comme ça que la honte – d’être raillée – est intégrée dans notre système: par les projections répétées de l’anxiété de nos parents, trop effrayés que les pleurs exagérés de leurs enfants ne fassent rire les autres de leur incapacité à les contrôler, ce qui ruinerait leur image de soi et leur réputation de bons parents, les deux étant étroitement liées en Roumanie.

Selon moi, les enfants roumains sont plus souvent victimes de la honte que de la culpabilité, puisque leurs mères, manquant d’autorité en raison de leur amour inconditionnel, leur inculquent un sentiment d’assujettissement au jugement collectif (“les gens rient de toi”; “que diraient tes collègues, nos voisins?”).

Confronté à la menace constante de l’humiliation, l’enfant apprend progressivement à se cacher, à n’offrir au monde que le faux visage de la conformité, tout en gardant pour son existence privée la compensation du défoulement rebelle. Ce schisme mènera beaucoup de ces futurs adultes à une schizoïdie mutilante où la haine de soi se mêlera au cynisme et à la dissimulation.

Si la mère a plutôt un caractère dominant, elle n’a pas besoin d’invoquer le regard omniprésent et désapprobateur “des gens” pour se faire entendre. Elle a la force d’anéantissement que lui confère la rage persécutrice lui ayant permis de faire face aux abus des figures dominantes de sa propre enfance (“pour qui te prends-tu?”; “j’ai été comme toi, t’as pas été comme moi”; “tu feras à ta tête quand tu seras chez toi; ici, t’es chez moi”).

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Il y a bien sûr aussi des mères roumaines – surtout celles ayant adopté dès l’enfance l’identité passive-aggressive de la victime – qui font recours, dans leurs efforts de maîtriser leurs enfants, au même chantage émotionnel qu’elles appliqueraient à leurs partenaires pour jouer la carte de la culpabilité (“tu ne m’écoutes jamais”; “tu ne m’aimes pas”; “tu te fous de moi”, “tu ne me respecte pas”). Il me semble néanmoins que ça n’est pas la majorité. Peut-être que je me trompe.

La honte a besoin d’un référentiel abstrait ou général qui transcende la seule autorité du parent pour prendre de l’élan dans la tête de l’enfant, alors que la culpabilité n’a besoin que d’un chantage émotionnel d’un parent fatigué, surtout la mère: «Regarde ce que tu m’as fait! tu as encore fait pleurer maman».

Il me semble que la culpabilité est entièrement reliée à la transgression incriminée et à la punition conséquente, tandis que la honte s’attaque à l’identité même et mène à l'(auto)-exclusion.

La culpabilité amène le ressentiment envers celui que vous avez blessé et que vous ne pouvez plus affronter sans vous rappeler votre dette envers lui, tandis que la honte nourrit la dépression et le désespoir, parce que vous n’avez plus personne à affronter que vous-même.

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La culpabilité vise les actions de chacun, tandis que la honte est une croix posée sur l’être entier. Quand on est coupable, on a encore une chance de payer sa dette par un effort de réparation et de se repentir, puis de recommencer à zéro, alors que lorsqu’on a honte on ne peut que fuir et se cacher et souffrir seul dans un exil irrévocable.

Il me semble que bien des adultes roumains ne sont que le produit d’une éducation fondée sur la menace de la honte, mais si cela est vrai pour les roumains, est-ce que ça ne l’est pas aussi pour bien d’autres peuples chez lesquels la force oppressive de l’imaginaire collectif pèse lourdement sur les fondements de l’identité de l’individu?

Fotografie de: Jared Smith


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